AMC #330 : BLOCK - COULON - REMAKE - CARRIÈRE DIDIER GAZEAU
Périodiques
Année : 2025
Auteur : Olivier Namias
Editeur : ED LE MONITEUR MONITER
Description : Architectes en réunion Le 4 février, à l'occasion de la remise du grand prix national d'Architecture à Gilles Perraudin, la ministre de la Culture, Rachida Dati, a signé le décret actant la création de la 21e école nationale supérieure d'architecture, implantée à La Réunion ; la mesure prend effet le 1er mars. Cette signature attendue conforte la longue déconcentration de la section architecture de l'Ecole des beaux-arts. L'histoire commence en 1903, avec la création des écoles régionales d'architecture, puis reprend en 1968, avec les « évènements » et l'application d'une loi de 1962 laissant davantage d'autonomie à des établissements inféodés à la « Jérusalem Céleste » du quai Malaquais. L'antenne de La Réunion naît en 1988 en tant qu'émanation de l'école d'architecture de Montpellier, elle-même émancipée de la tutelle de Marseille après Mai-68. La création de l'école aujourd'hui est l'aboutissement d'un patient travail de construction, explique Pierre Rosier, son directeur (lire p. 10). Il a fallu trois décennies, une durée de maturation comparable à celle nécessaire au détachement de l'enseignement de l'architecture de son palais du Ve arrondissement de la capitale(2) . Les écoles étant des lieux de diffusion de la culture architecturale autant que d'enseignement, l'Ensa de La Réunion a organisé la 3e édition de sa biennale internationale d'architecture tropicale, en 2024. Les écoles sont aussi le lieu des prises de position sur le rôle que l'architecture doit jouer dans le monde contemporain et dans leur contexte. On se souvient que celle de Marne s'adressait, lors de sa fondation en 1998, à un territoire métropolitain alors peu exploré par des écoles basées en centre-ville, aux prises avec d'autres débats tout aussi légitimes. Première école d'architecture des DOM, l'Ensa de La Réunion dépend certes de la tutelle métropolitaine, mais elle se polarise sur une aire géographique Pacifique, tirant parti de sa position pivot entre l'Afrique, l'Inde et l'Australie, à proximité de Maurice ou de Mayotte. Elle a longtemps servi de base arrière aux architectes chargés d'édifier un nouvel habitat dans cette dernière, quand l'île n'était pas encore un département, et jouera un rôle dans sa reconstruction de l'après-Chido. Cette situation géographique la place en première ligne des enjeux climatiques. Eloignée des métropoles mais au centre des préoccupations mondiales, la 21e école d'architecture de France est bien une école du XXIe siècle. (1) L'architecture en ses écoles, Locus Solus, Paris, 2022. (2) Guillemette Chéneau Deysine, « La primauté de Paris en débat, 1940-1969 : quelle décentralisation pour l'enseignement de l'architecture ? » Politiques de la culture.

AMC #329 : LAN - FACE B - ATELIER DU PONT - EJO
Périodiques
Année : 2025
Auteur : Olivier Namias
Editeur : ED LE MONITEUR MONITER
Description : L'enfance des villes. Quelle que soit la forme que l'on tente de lui donner, la ville ne serait-elle qu'une question de point de vue ? Ratissant large, Rem Koolhaas brandissait en 2000 le spectre de Lagos comme futur dystopique. En invitant à reconsidérer nos villes européennes à l'aune des pays émergents, il brandissait un contre-modèle tenant de l'épouvantail. Ses confrères ne s'étaient pas privés de crier à la supercherie. Ces dernières années, le cauchemar de la surpopulation a laissé place à celui de l'effondrement du vivant, recentrant le regard de la géographie à la biologie. La philosophe et psychologue Vinciane Despret nous invite à « habiter en oiseau », dans une logique de « zoodiversité inclusive » qui pourrait s'appliquer à de nombreuses autres espèces. L'on pourrait sans la moindre ironie imaginer habiter en mulot ou en truite, pour apprendre à regarder autrement nos espaces urbains. La légitimité des différents points de vue fait courir le risque d'un relativisme absolu finissant dans une impasse. Des outils forgés durant l'entre-deux-guerres permettraient d'en sortir. Remis en lumière par l'ouvrage Ecologie humaine (p.106), les psychologues hambourgeois Martha et Hans Heinrich Muchow distinguaient le monde de la vie (Lebenswelt) - l'espace existant objectif, à la disposition de tous - du monde vécu (gelebte Welt) propre à chacun. Ces deux concepts étaient utilisés pour comprendre l'espace urbain tel qu'il était vécu par cet être proche et lointain que nous avons tous été : l'enfant. Si les comportements varient selon l'âge, le détournement des artefacts urbains semble une constante, et déjoue souvent les intentions des urbanistes. L'imagination invite à tirer profit des moindres accidents. C'est le fameux talus maçonné, relief source de risque qu'un réflexe tentera d'aplanir, qui devient toboggan ou montagne. Repenser l'aménagement au prisme de l'enfant n'est pas seulement faire une ville plus sûre et plus ludique, ce qui serait déjà suffisant. Aménager pour protéger l'enfant d'une circulation meurtrière qui l'a chassé de la rue (20 000 morts entre 1920 et 1930 aux Etats-Unis), c'est poursuivre le réaménagement de l'espace public et modeler lentement mais sûrement la ville postroutière. Les « rues aux enfants » à Paris ou ailleurs sont un exemple d'une politique urbaine ciblant une population mais profitant à tous. Dans une société qui se segmente en d'innombrables familles, il faut prêter attention à cette forme d'inclusivité non exclusive !

AMC #328 : 2024, architecture en France
Périodiques
Année : 2025
Auteur : Olivier Namias
Editeur : ED LE MONITEUR MONITER
Description : L'air de rien Un prix d'architecture peut-il aujourd'hui récompenser autre chose qu'un bâtiment durable, inclusif, résilient et décarboné ? Les 25 réalisations nommées à l'Equerre d'argent possèdent évidemment ces vertus, et bien d'autres encore, dont la première est de rendre le monde habitable. Elles avancent sur la voie étroite tracée entre l'action et la discrétion. « Avoir l'air de rien, faire mine de rien » semble le mot d'ordre des concepteurs . On le voit à Paris, où DATA et Think Tank reconfigurent un passage frappé de péril qui rassemble une dizaine de bâtiments existants. Deux nouveaux sur rue et une façade vitrée, pour la sécurité incendie, donnent à l'ensemble faubourien des allures de mini-Beaubourg. Accorder un bricolage dissonant : cette logique se retrouve à Malakoff dans la réhabilitation d'un îlot industriel par Barre Bouchetard, à Strasbourg dans la refonte de l'INSA (COSA arch.), ou à Saint-Cloud pour le nouveau marché des Avelines (Tachon arch.). Toujours le rien à Bordeaux, sur le pont Simone-Veil (OMA), grâce à un minutieux travail de soustraction ne laissant de l'ouvrage d'art qu'une plateforme nue, appropriable. Et rien à Lyon, où la station de la ligne 3 efface ses efforts au profit de l'usage (AZC), ni à Herrlisheim (N01), où l'entrepôt municipal intègre les ressources physiques - eau, énergie - et humaines. Rien encore pour le téléphérique du Salève (DDA), lauréat de l'Equerre d'argent, dont la démarche complexe de simplification rétablit la hiérarchie entre l'œuvre commencée voilà cent ans par Maurice Braillard et le grand site naturel. Ce dialogue à travers les époques est perceptible à Paris dans le programme mixte La Sirène (Avenier Cornejo), arrimé à une opération résidentielle privée des années 70, ou dans l'ensemble de logements qui réconcilie l'héritage conflictuel des années 60 et de l'architecture ordinaire faubourienne (NRAU). A la caserne Mellinet à Nantes (Atelier Georges) ; aux Courtilières à Pantin (AUC), à la Grande Motte (Leclercq associés), ou au campus de la Bouloie à Besançon (Altitude 35), porteurs de la démesure des Trente Glorieuses ; à la plus modeste école de Lompret (Alt 174), l'architecture explore différentes façons de poursuivre celle existante. Elle plaide parfois, comme à Sarzeau (Carmen Maurice), Maiche (BQA), Cesson-Sévigné (O-S) ou Venarey-les Laumes (Guillaume Ramillien), pour une forme utile et forte ; une forme ouverte à Saint-Denis (Farid Azib) ou intemporelle à Bagneux (Tollila-Gilliland), manipulant éventuellement les formes usuelles du logement pavillonnaire (BRA). A Neuve-Maison, Studiolada en rappelle la dimension culturelle, exhumant trois « flamandes » vernaculaires pour en faire un repère dans un territoire virant au junkspace . L'architecture américaine inspire un modèle de logements denses à Parempuyre (GRAU/UR). Le secours de la forme pour en prolonger d'autres devient le secours de la structure pour un prolongement futur à Laguiole, avec le foirail conçu par Betillon / Freyermuth et Crypto. Autant de signes d'une architecture qui ne se pense plus comme un éternel présent, mais comme un moment dans une succession d'époques. Quoi de mieux qu'un téléphérique pour reprendre de l'altitude et retisser ce fil du temps ?

AMC #327 : KEMPE THILL / ATELIER 56S - COMPAGNIE - RAMILLIEN - LANDAUER - BOX ARQUITECTOS
Périodiques
Année : 2024
Auteur : Olivier Namias
Editeur : ED LE MONITEUR MONITER
Description : Submersion Dans une société hyperindustrielle fondée sur les flux ultrarapides, l'architecture, immobile et lente, se trouve à contretemps. Le temps long de son élaboration la place en décalage avec son époque, voire toujours en retard, même sur son propre cadre conceptuel. Les projets, conçus et réalisés en cinq à dix ans en moyenne, ne répondent déjà plus aux réglementations en vigueur lors de leur livraison. Les pratiques des usagers, elles-mêmes mouvantes et fugaces, devancent toujours le cadre bâti. Dernière évolution en date, l'immersion proposée par les industries culturelles (p. 10) . Son alignement sur les logiques d'expériences prégnantes dans la sphère marchande indique qu'il pourrait s'agir de bien plus qu'une mode : un tournant instaurant un nouveau rapport au monde et aux objets, où la sensation remplace la connaissance. La copie du réel transformé en décor peut alors suffire, et le Paris historique, être restitué sous forme de backlot dans les champs briards (p. 8) . Ce phénomène émergent de l'immersion se lance à la conquête de l'espace, en ajoutant une couche technologique dans les intérieurs, ainsi que l'on peut le voir dans quelques nouveaux lieux, tel le Grand Palais immersif à Paris, installé dans une aile de l'opéra Bastille restée vide depuis la livraison du bâtiment, en 1989. Le vaisseau qui devait rendre l'opéra populaire sert ironiquement de tremplin à ces manifestations qui laissent dubitatifs, quand d'autres lieux recyclent le patrimoine artistique - Van Gogh, Dali, Klimt. En revanche, des plasticiens explorent l'immersivité de manière convaincante : Olivier Ratsi, le duo Nonotak, Sabrina Ratté… inscrits dans une longue lignée d'artistes. On pense à Kurt Schwitters, Yayoi Kusama, Ugo La Pietra et son Uomouovosfera (p. 108), ou plus simplement, à l'art baroque, rappelant que l'architecture reste le premier art immersif. S'immerger dans un matériau, une couleur, une structure, une lumière, un espace sonore, c'est ce que ne cesse de faire l'architecture. Lassés de l'excitation des projections, les spectateurs voudront-ils retourner à l'immersion simple mais riche des espaces quotidiens, sans l'attelle high-tech et sa promesse de puissance ? Y aura-t-il des architectes et des maîtres d'ouvrage pour répondre au mieux à ces attentes et éviter que l'immersion ne devienne une nouvelle submersion ? Il n'est pas interdit de l'espérer.

AMC #326 : DELMAS - HARARI - AVENIER CORNEJO - ARBA
Périodiques
Année : 2024
Auteur : Olivier Namias
Editeur : ED LE MONITEUR MONITER
Description : Parmi les pistes de développement urbain, celle de la ville productive séduit, feuille de route imparable pour une société idéale. Reste la question de fond : que produisons-nous ? Dans la "Société de consommation", Jean Baudrillard propose une réponse grinçante.

AMC HS 2024 : Paris 2024
Périodiques
Année : 2024
Auteur : Olivier Namias
Editeur : ED LE MONITEUR MONITER
Description : Que reste-t-il de la parenthèse olympique, hormis des souvenirs festifs ? La frugalité, innovation parisienne de ces XXXIIIes Jeux d’été, est d’abord une stratégie du comité d’organisation pour réduire des coûts si pharaoniques que seules les grandes métropoles sont en mesure d’accueillir cet évènement mondial – et peu candidatent. Mis à part deux constructions majeures, le centre aquatique et l’Adidas Arena, les équipements réalisés pour l’occasion ne bousculeront pas le paysage parisien. En surface du moins, car des dizaines ont été rénovées, à défaut d’un plan tel que 1 000 piscines, déployé en réaction à l’échec de l’équipe française de natation aux Jeux de Mexico en 1968. Léon Marchand est-il le produit des Canetons, Tournesol et autres Iris, modèles industrialisés construits à plus de 700 exemplaires sur le territoire ? L’héritage matériel de Paris 2024 résidera dans les villages conçus pour les athlètes et les médias sur un territoire à reconquérir, suivant l’exemple barcelonais de 1992. D’un village l’autre: en 2012, Paris, déjà candidate, proposait un village olympique bâti sur une friche ferroviaire aux Batignolles. L’élan a abouti à un nouveau quartier parisien. A cheval sur Saint-Ouen, Saint- Denis et l’Ile-Saint-Denis, sa version 2024, innovante, environnementale, inclusive, représenterait ce qu’il se ferait de mieux en France en matière d’urbanisme. Espace hors de la ville jusqu’à la mi-octobre au moins du fait des dernières transformations en cours, cette vitrine interroge. Exercice d’architecture sous forte contrainte temporelle, le quartier revêt autant des allures de caserne décorée que de ville radieuse. Si le risque de gentrification parfois brandi semble loin tant le département – on ne cesse de le répéter – abrite une population pauvre et affiche un taux de logements sociaux bien au-dessus des seuils fixés par la loi SRU, cette enclave colorée dans un environnement rude interroge. Les années à venir diront comment ces villages vivront. En l’état, ils apparaissent peu différents des nombreuses ZAC françaises, et rien ne dit que ce modèle miracle de production de logements, triomphant des procédures administratives, pourrait servir à combler le déficit en la matière. Nous risquerions d’avoir la rigidité sans la rapidité. Ce hors-série entend donner un aperçu des changements discrets qui remodèlent le territoire francilien, dans le domaine du sport mais aussi de l’habitat, des mobilités douces et des cheminements piétons, inventant, sans le dire, une pratique physique libérée des injonctions compétitives.